Les Origines de la Vie, Un Jaillissement Mystérieux, une Evolution Unique

La Vie des Hommes (2)

La chasse

En découvrant les premiers outils, nous avons pu situer dans le temps l'apparition du "premier" homme ou, plus exactement, nous faire une idée approximative de l'époque à laquelle il devait exister un être humain sans caractères simiens. C'est au moment où il se mit à fabriquer des outils dans le but de les utiliser plus tard, pour des tâches diverses.

Quelles étaient ces tâches ? Elles étaient multiples, même si la vie des premiers hommes restait relativement simple. Il va de soi que les instruments aussi étaient simples : plus on remonte dans le temps, plus ils étaient rudimentaires. Tout au départ, un gros éclat obtenu par la technique de débitage du silex, servait à toute une série de travaux, pour lesquels l'homme élabora par la suite des instruments spéciaux.

Les instruments les plus importants étaient ceux qui aidaient l'homme dans sa quête de nourriture. Les hommes du Paléolithique inférieur se nourrissaient de ce qu'ils trouvaient dans la nature. Tant que le climat restait doux et favorable, le menu nature était satisfaisant : on cueillait les fruits et les baies dans les arbres et les arbustes, on ramassait les graines de certaines plantes, on déterrait des racines et des bulbes comestibles. La cueillette était l'une des tâches qui incombaient aux femmes et aux enfants. Ils revenaient dans leurs abris, chargés de feuilles, de fleurs, de pousses, de noisettes, mais aussi de champignons, d'œufs d'oiseaux, de coquillages, de miel, d'escargots, de lézards et d'autres petits animaux. La nature était généreuse et ce n'était pas le moment de se montrer difficile.

Mais l'ère du Paléolithique fut éprouvante ; le climat doux interglaciaire alternait avec des périodes de glaciation au climat très rude qui duraient pendant des dizaines de milliers d'années. La nature de la plus grande partie du monde habité changea alors d'aspect - les forêts et les prés cédèrent la place à des steppes monotones et même à des toundras, et ce paysage nordique n'abondait plus en végétaux comestibles. Ces steppes, ouvertes à tous les vents, étaient dépouillées d'arbres ; les seuls qui subsistaient encore étaient des conifères qui poussaient sur les flancs des montagnes. Au fond des vallées, s'écoulaient des rivières et des ruisseaux qui se frayaient un passage entre les marécages. Toutefois, ce paysage désolé et froid convenait parfaitement à une catégorie d'animaux qui se contentait de sa rare végétation. Nous savons que, lors de la dernière glaciation que nous connaissons le mieux, cette grande steppe offrait ses pâturages à des mammouths, à des rhinocéros laineux, à des troupeaux de chevaux sauvages, de bisons et de rennes qui comptaient des centaines de milliers de têtes. C'était également un terrain de chasse idéal pour les renards polaires, les gloutons, les loups et les ours qui se nourrissaient de lièvres, d'oiseaux ou de la progéniture des grands animaux herbivores.

Quand nous imaginons ce vaste paysage hostile, nous comprenons tout de suite quel genre de nourriture les hommes adoptèrent. Il est tout à fait certain que, pour survivre, ils durent apprendre à chasser. La chasse était donc la seconde source de nourriture qui remplaça ou compléta la cueillette. L'homme du Paléolithique devint alors chasseur, et on a l'habitude de le définir selon les variétés de gibier qu'il pourchassait : ainsi, nous connaissons les groupes des chasseurs de mammouths, vers la fin du Paléolithique, ceux des chasseurs de rennes ou de chevaux sauvages.

Cela ne veut pas dire que l'homme ne chassait pas dans les périodes interglaciaires. La viande était le complément agréable de la nourriture végétale, mais la chasse n'était pas alors une activité vitale. Il est même fort probable que les préhominiens pratiquaient la chasse de menus animaux. La chair du gibier rendait le menu plus riche et varié, car elle contient les éléments nutritifs indispensables au développement du corps humain, qu'il est difficile de trouver dans la seule alimentation végétale. L'importance de la viande était si grande que certains savants considèrent que ce type de nourriture permit à l'homme de développer ses facultés mentales et corporelles, au point qu'il dépassa rapidement le stade simien et, se distingua des groupes de primates herbivores.


Dessin de Noëlla Wébert
Chasseur magdalénien à l'affût.


Dessin de Noëlla Webert
Après la chasse...


Quand l'homme est-il devenu chasseur ?

Il est difficile de répondre formellement à une telle question. Il est certain que ce fut un processus de longue durée qui ne s'est pas achevé d'un seul coup. L'homme, habitué à vivre dans la forêt, a dû mettre des milliers d'années pour s'adapter à la vie dans un paysage découvert. Nous savons déjà qu'il lui a fallu adopter la station dressée et la marche bipède pour se déplacer, ce qui libéra ses membres supérieurs pour le travail, et pour la lutte. Dans ces temps difficiles, la différence entre le travail et la, lutte était négligeable. Tout travail représentait en quelque sorte une lutte pour la survie dans ce monde hostile. Il faut dire que la nature ne s'est pas montrée spécialement généreuse en dotant l'homme des qualités essentielles lui permettant de survivre. Les hommes au seuil de l'humanité semblaient être destinés à devenir plutôt des proies que des prédateurs redoutables.

Et cependant, les choses évoluèrent contre toute attente. Nous avons déjà démontré que le travail détermina cette évolution, mais il serait injuste de passer sous silence l'importance des armes à côté des outils de travail.

L'arme est aussi un instrument de travail si nous considérons que c'est à l'aide des armes que l'homme chassait et se procurait sa nourriture. Il semble que, depuis le début de son évolution, notre ancêtre herbivore devint omnivore, ce qui accéléra le développement de sa morphologie et de ses facultés intellectuelles. Mais il ne faut pas croire qu'il s'attaqua d'emblée à des animaux comme les mammouths. Sa force physique, ses armes, ses facultés mentales et la structure sociale ne le lui permettaient pas encore. L'homme était chasseur avant l'apparition des mammouths. Il y a trois millions d'années, les Australopithèques tentaient déjà d'abattre de petits animaux. Les trouvailles faites en Afrique du Sud laissent supposer qu'au fil des siècles, ils s'attaquèrent à des animaux plus gros, comme par exemple des babouins. Ils utilisaient, en guise d'armes, des pierres ou des branches qu'ils trouvaient sur leur passage. Il est presque certain qu'ils ne savaient pas confectionner leurs armes, mais il est difficile de déterminer si l'Australopithèque utilisait cet objet de manière fortuite pour tuer un animal, en le rejetant après. Les fémurs et les mandibules inférieurs d'antilopes étaient les armes de prédilection de cette époque. Il ne faut pas oublier que, pour se procurer la viande, le premier homme n'était pas forcément obligé de tuer. Il lui suffisait de trouver la carcasse d'un animal dévoré partiellement par les grands fauves.

L'Homo Erectus du Paléolithique inférieur devait avoir recours à ces mêmes expédients et, pourtant, il était déjà un chasseur accompli et mieux armé. N'oublions pas cet outil remarquable que fut le coup-de-poing. Certains savants considèrent que le chasseur du Paléolithique devait le lancer pour atteindre sa proie. L'idée est, certes, intéressante mais difficile à démontrer. On s'est livré à des expériences avec une copie d'un coup-de-poing, découvert à Olorgesailie, au Kenya, qui mesurait 30 centimètres et pesait 2 kilogrammes. On constata qu'avec un peu d'entraînement, on pouvait y parvenir.

Mais, pour une chasse fructueuse, il fallait inventer d'autres armes. Il est évident que le coup-de-poing ne devait pas être très pratique et efficace : quand la pierre est lourde, on ne peut pas la lancer loin et avec précision ; elle est également pénible à porter. Une pierre plus légère n'était sûrement pas suffisante pour abattre une bête, le coup n'étant pas assez fort.

Il faut donc éliminer le coup-de-poing comme arme vraiment efficace. Mais quelles armes utilisaient alors les chasseurs du Paléolithique inférieur pour abattre de gros animaux tels les éléphants ? Dans certains sites africains, on a trouvé des restes fossilisés d'éléphants qui étaient tués et débités avec des instruments en pierre, pour faciliter le transport des quartiers de viande. Comment expliquer la présence des carcasses de mammouths dont la hauteur atteignait quatre mètres, dans le site de Torralba-Ambrona, en Espagne ? Comment les chasseurs s'y sont-ils pris pour les tuer ? Qui sait ? Les outils poussés à se retrancher dans les marécages où ils ont achevé ensuite les animaux impuissants, pris dans la vase ?

Une découverte particulièrement intéressante semble confirmer cette hypothèse. A Lehringen, dans le Nord de l'Allemagne, on a découvert des restes fossilisés de mammouths dans les couches géologiques datant de la dernière époque interglaciaire. Une lance en bois d'if, longue de deux mètres, qui avait une pointe taillée et durcie dans le feu, était restée coincée entre les côtes de l'animal. L'endroit où on avait abattu le mammouth devait être marécageux à l'époque, ce qui nous apporte des éclaircissements sur la stratégie des chasseurs du Paléolithique. Un mammouth enlisé dans la boue était une proie relativement facile : les chasseurs lui assenèrent quelques coups de leurs lances en bois massif, en visant bien les endroits vulnérables dont ils avaient déjà connaissance. Le résultat de la chasse était assuré et, par la même occasion, la nourriture de la horde pour quelques semaines.

La découverte de la lance de Lehringen est un fait exceptionnel, car les outils en bois ne se sont conservés que rarement et dans des conditions particulières. La trouvaille la plus ancienne dans ce domaine est une pointe taillée dans une branche d'if, conservée dans la tourbe à Clacton-on-Sea, dans l'Est de l'Angleterre. Elle provient de l'avant-dernière période interglaciaire et c'est, pour le moment, le bois le plus ancien qui se soit conservé jusqu'à nos jours. Récemment encore, on croyait que c'était une pointe de lance ou de javelot ; maintenant, on en est moins certain.

La massue en bois, comme celles qui furent découvertes en Afrique orientale, était également l'une des armes les plus anciennes. On peut supposer que les chasseurs préhistoriques utilisaient d'autres armes de jet qui ressemblaient aux boomerangs dont certains clans de chasseurs se servent encore de nos jours. Mais nous n'avons que des connaissances sommaires sur ce sujet qui sont, de surcroît, difficiles à vérifier. Une chose est certaine : c'est seulement lors de la dernière glaciation, mentionnée au début du chapitre, que les hommes sont devenus d'authentiques chasseurs, dignes de ce nom. Avec l'apparition des hommes du type moderne, il y a quarante ou cinquante mille ans, commença à s'écrire une nouvelle page de l'histoire de la chasse. Ce tournant a pu être réalisé grâce à l'invention de l'arc et des flèches.

Les armes des chasseurs de mammouths et de rennes.

L'homme du Paléolithique supérieur savait exploiter ses capacités intellectuelles, mieux que ses prédécesseurs. Son outillage était nettement plus perfectionné. Il ne devait pas avoir un vocabulaire riche, mais utilisait sûrement une protolangue structurée à peu près comme la nôtre, ce qui a permis aux membres de la horde de mettre au point la stratégie de la chasse, et d'échanger leurs impressions sur son déroulement.


Dessin de Noëlla Wébert
L'homme "moderne" aux prises avec les prédateurs de l'époque.


Comment capturer ou chasser des chevaux sauvages ? Et c'est justement en essayant de résoudre ce type de problèmes que l'homme s'est aperçu de l'atout qu'était son cerveau. La preuve en est une couche épaisse de squelettes fossilisés représentant au total un "troupeau" de cent mille têtes. On l'a découvert sous une falaise à proximité de Solutré, en Bourgogne. La seule explication valable, c'est que les chasseurs de la dernière glaciation eurent vraiment une idée de génie sur la manière de se procurer la viande de cheval : le troupeau qui eut la malchance de s'aventurer sur le plateau au-dessus de la vallée, a été rabattu par les chasseurs jusqu'au bord de la falaise et précipité de cette hauteur de plus de trois cents mètres. Ils devaient avoir souvent recours à cette ruse pour accumuler une telle quantité, d'ossements. Cela dut être l'œuvre de plusieurs générations.

Certaines des armes de chasseurs de mammouths, de rennes et de chevaux qu'on a trouvées, n'étaient pas originales. On utilisait toujours des lances et des javelots, équipés parfois d'une pointe en pierre, en os ou en ivoire de mammouth ; on a même trouvé toute une lance en ivoire dans une grande tombe découverte à Sungir, à l'Est de Moscou. Cet éclat d'ivoire, une fois redressé, mesurait deux mètres et demi. Les chasseurs du Paléolithique de l'Amérique du Nord avaient inventé une lance munie d'une pointe mobile qui restait fichée dans la plaie après l'attaque. La lance était destinée au combat rapproché ; pour chasser à distance, on utilisait un javelot beaucoup plus léger, qu'on lançait.

Ces javelots avaient une pointe en pierre ou en os. La pointe en os était munie d'une ou de plusieurs rangées de dents, de sorte qu'elle formait un harpon attaché à un manche à l'aide d'une lanière de cuir. Cette arme était beaucoup plus dangereuse pour le cheval ou pour le renne qu'une simple lance. Pour donner plus de force à son javelot, le chasseur du Paléolithique inventa un engin intéressant, le propulseur. C'était un court bâton en bois ou en os ; le chasseur le tenait par un bout et appuyait le manche de son javelot contre l'autre. Le bras prolongé par le propulseur formait une sorte de levier qui donnait plus d'élan au javelot. Les archéologues pensent que l'exactitude du tir ne devait pas être considérable et, pour cette raison, on devait utiliser le propulseur contre un troupeau plutôt que contre un animal isolé, cependant pour l'avoir utilisé au Musée du Magré-Tout à Treignes et pour l'avoir vu utilisé lors de stages d'archéologie pratique, je peux dire qu'avec un peu d'entraînement, la précision du tir au javelot avec propulseur est prodigieusement efficace et meurtrière.


Dessin de Noëlla Wébert
Utilisation du propulseur à javelot.


Nous avons déjà fait allusion aux bâtons de jet découverts en divers endroits, surtout dans des sites du Mésolithique, dans le Nord de l'Europe, où la tourbe avait conservé un grand nombre d'objets en bois datant de cette époque. Certains de ces bâtons rappellent par leur forme les boomerangs des chasseurs australiens et il est même probable que, déjà à cette époque, les chasseurs savaient le construire de sorte qu'il revienne à proximité de celui qui le lance.

La nécessité d'élaborer des armes pour chasser à distance se fit de plus en plus pressante pendant la dernière glaciation. Les mammouths devinrent plus rares et l'attention des chasseurs se porta peu à peu sur les troupeaux d'animaux agiles. Ils possédaient déjà, à cette époque et, peut-être même avant, des frondes en cuir pour propulser les pierres, des lassos (telle est au moins l'interprétation que les savants font d'une peinture rupestre ambiguë), des bolas, sorte de lassos composés de longues courroies terminées par des boules de pierre. Toutes ces inventions étaient astucieuses et sans doute précieuses, mais elles ne valaient pas l'arc et les flèches qui furent les premières armes de tir authentiques.

A la différence des autres armes d'alors, l'arc est le premier appareil véritable. Les autres armes étaient projetées par la force seule que leur prêtait le bras de l'homme. Mais l'arc est un appareil qui cumule l'énergie cinétique. La force s'y accumule peu à peu, au fur et à mesure qu'on tend la corde, et quand on la lâche, elle peut traverser une planche de bois, qui plus est la peau d'un animal.

La flèche est plus importante pour l'archéologie que l'arc. Il fallait que l'arc en bois à corde de cuir échoue dans un milieu extrêmement propice, dans la vase ou dans la tourbe conservant le bois à l'abri de l'air, pour qu'il se conserve jusqu'à nos jours. Ces conditions sont également valables pour la flèche à pointe de bois taillé. Mais la pointe en pierre emmanchée dans le bois fendu, collée avec de la résine, s'est conservée très facilement comme n'importe quel autre instrument en pierre. C'est pour cette raison qu'on a plus de renseignements sur les flèches que sur les arcs, car on en trouve en abondance dans les sites paléolithiques.

Mais, ni les unes ni les autres ne nous éclairent sur la date de leurs origines. D'une part, parce que les flèches en bois ont pu exister bien avant l'apparition des pointes en pierre et, d'autre part, parce que nous pouvons très bien ne pas reconnaître les toutes premières pointes en pierre. La pointe stéréotypée avait la forme d'un petit couteau travaillé sur les deux faces, se terminant à l'autre extrémité par un bout fin et retouché qui ressemblait à un clou et qui maintenait la pointe dans le bois. Ce stéréotype provenait déjà de l'époque des chasseurs de mammouths. Presque à la même période, apparurent des pointes dont la forme rappelait celle des flèches métalliques plus récentes. Elles étaient triangulaires, avec parfois des ailettes sur les côtés, très plates, taillées sur les deux faces dans le silex. Elles se terminaient également par une épine fine. Une telle flèche n'est pas difficile à reconnaître ; malheureusement, elles n'étaient pas toutes aussi belles. Quand nous examinons attentivement les squelettes fossilisés des animaux, nous découvrons parfois une pointe plantée dans l'os, souvenir d'une chasse ancienne, et nous apercevons alors qu'elle ne ressemble même pas à une flèche. Prenons, par exemple, l'éclat qu'on a récupéré dans le museau d'un loup dont le crâne a été trouvé à Dolni Vëstonice, en Moravie, dans un site de chasseurs de mammouths. Il s'agissait d'un éclat de silex large et plat qui, dans d'autres conditions, serait sûrement passé inaperçu.


Dessin de Noëlla Wébert
Durcissement des pointes au feu.


Ainsi, est-il impossible de déterminer avec exactitude de quelle période date l'arc. Une chose est certaine : les chasseurs de rennes de la fin du Paléolithique supérieur, il y a dix ou quinze mille ans, en possédaient déjà. Les chasseurs de mammouths le connaissaient peut-être également ; dans ce cas, il faudrait ajouter encore dix mille ans à son âge. Mais nul ne sait ce qui précédait. Il est peu probable que l'arc soit plus ancien que la dernière glaciation ; ses inventeurs devaient être des hommes du type moderne.

L'invention de l'arc était d'une importance capitale, presque aussi importante que la découverte du feu. L'arc modifia totalement la manière de chasser : il prêta à l'homme une force beaucoup plus grande et lui permit de chasser à distance des animaux rapides et farouches. Dommage que nous ne sachions pas à quoi ressemblaient les arcs les plus anciens ; ils ne se sont malheureusement pas conservés jusqu'à nos jours. Toutefois, on a découvert à Stellmoor, près de Hambourg, deux fragments d'arc qui appartenaient aux chasseurs de rennes du Nord de l'Europe, et qui dataient de la fin du Paléolithique. On a même eu la chance de trouver au même endroit une pointe en pierre, plantée dans le sternum d'un renne.

Du Mésolithique qui succéda au Paléolithique, nous parviennent, par contre, des dizaines d'arcs ainsi que leurs fragments. Nous pouvons supposer à juste titre qu'il ne devait pas y avoir de grande différence entre ces arcs et leurs formes les plus anciennes. Ils se sont conservés grâce au changement climatique qui modifia le paysage. La dernière glaciation était finie ; le temps s'étant adouci, il fit reculer les glaciers du continent vers le Nord. Dans les plaines du Nord de l'Europe, d'innombrables lacs de glace fondue se constituèrent dans leur sillon. Les animaux aimant le froid, comme les rennes, partirent vers le Nord, car ils n'arrivèrent pas à s'adapter aux nouvelles conditions de vie. Une riche végétation poussait sur les rives des lacs et se multipliait au fur et à mesure que le climat s'adoucissait. Bientôt, la plaine fut couverte d'une forêt épaisse. C'est à ce moment que l'arc trouva une nouvelle utilisation, car le mode de chasse changea, de même que le gibier.

Les mammouths disparaissaient, les rennes s'en allaient et les forêts se peuplèrent d'un gibier qui n'était pas sans rappeler celui qui existe aujourd'hui : cerfs, chevreuils, sangliers, ours et aurochs. Les animaux ne vivaient plus en troupeaux, mais isolés ; le chasseur devait les pister et guetter, et ce mode de chasse demandait beaucoup d'habileté et de patience. L'arc se révéla alors extrêmement utile. Il est difficile d'évaluer combien de fois le chasseur devait l'utiliser avant de le jeter, l'oublier ou le perdre. Heureusement pour la postérité, cela arrivait souvent à proximité de l'eau. Les sites mésolithiques se trouvaient, la plupart du temps, au bord des lacs ou des rivières. En dehors des animaux, les chasseurs s'attaquaient aux oiseaux vivant dans les roseaux.


Dessin de Noëlla Wébert
L'homme "moderne" pêche au javelot.


Lorsque la flèche et, plus rarement, l'arc se perdaient dans la boue, le malheur du chasseur fit le bonheur de l'archéologue. Il ne faut pas oublier que la plupart des lacs du Nord de l'Europe de cette époque ont disparu depuis longtemps. Ils furent envahis par la végétation et se transformèrent en marécages et en tourbières dont le sol humide conserva les objets en bois à l'abri de l'air et en sauvegarda un certain nombre pour la postérité.

La plus belle flèche qu'on possède a été trouvée à Loshult, en Suède. Elle est en bois de pin et mesure 88 centimètres. Sa pointe est composée de deux fins éclats de silex, collés au bois avec de la résine. L'un servait de pointe à proprement parler, l'autre, tourné en arrière comme un crochet, faisait de la flèche une sorte de petit harpon et donc une arme beaucoup plus meurtrière. On estime l'âge de cette flèche à neuf mille ans environ.

Dans le Nord de la Russie, dans un site archéologique situé à proximité du lac Sindore, on a pu mettre la main sur trente et un arcs conservés dans la tourbe et dont la longueur variait entre 1 mètre et 1,50 mètres. Il ne s'agit que de gros fragments ; à l'origine ils devaient être bien plus longs et ils n'étaient pas tous de la même forme. Ils proviennent du 6' ou du 7' millénaire avant J.-C.

Il arrivait souvent que la chasse fût infructueuse : la preuve en est donnée par les squelettes complets d'animaux, chassés par des archers mésolithiques. L'animal blessé se réfugiait dans le marécage où il périssait dans la boue sans que le chasseur puisse retrouver sa trace ou le récupérer. Ainsi a-t-on pu dégager le squelette d'un aurochs imposant qui est aujourd'hui exposé au Musée National de Copenhague. On a marqué sur le squelette les endroits du corps touchés par des flèches : trois pointes se trouvaient entre les côtes, le fragment de la quatrième étant planté directement dans une côte. Les autres pointes échouèrent dans la boue de cette tourbière près de Vig (Jylland, au Danemark) où fut découvert le squelette. Selon toute apparence, l'aurochs a dû être attaqué par toute une horde de chasseurs.

Nous considérons ici les instruments et les armes comme un progrès technologique qui témoigne de l'habileté et des capacités intellectuelles croissantes de l'homme, leur première fonction étant d'aider l'homme à survivre et de lui procurer sa nourriture. Mais voilà qu'un jour, l'homme tourna son arme contre un autre homme (à Téviec, sur une petite île bretonne, on a découvert, dans un site mésolithique, des squelettes humains avec des pointes de flèches fichées dans les os). Ainsi commença une nouvelle étape de l'histoire de l'humanité qui, malheureusement, n'est pas close de nos jours.

Ici s'achève notre récit sur les chasseurs primitifs, leurs armes et leur gibier tout en sachant que nous n'avons qu'effleuré ce sujet. Mais, parlons maintenant de la pêche qui, pour les chasseurs du Paléolithique, avait apparemment moins d'importance que la chasse, même si nous trouvons des représentations de poissons dans certaines peintures rupestres, découvertes dans des grottes françaises ou comme motif décoratif de certains objets de cette époque. Par contre, la chair de poisson était l'une des composantes de base du menu des hommes du Mésolithique. Les berges des rivières et des lacs étaient devenues un vaste terrain de chasse où on mit à contribution le javelot, le filet et la canne à pêche. La pêche au javelot est restée courante jusqu'à nos jours et est pratiquée par diverses peuplades dans tous les coins du monde. Des restes de filets de pêche équipés de flotteurs et de poids se sont conservés dans les tourbières de Finlande et d'Estonie. Mais il subsiste des doutes concernant les hameçons qui pouvaient être taillés dans le bois et pourvus d'une petite pointe en pierre, en os, en corne ou en coquillage ; cependant, ces trouvailles, peu nombreuses, ne sont pas concluantes et leur interprétation reste incertaine. On a trouvé dans le Sud de la France des hameçons en corne qui datent de la fin du Paléolithique. Une des extrémités du crochet est perforée pour qu'on puisse l'attacher à la ligne. Il est bien conçu, mais beaucoup trop gros, et on se demande quel type de poisson aurait pu l'avaler. On a découvert un fragment d'hameçon analogue dans un site de chasseurs de mammouths à Mésine, en Ukraine, mais pouvait-on l'utiliser là-bas pour la pêche ? Ne l'utilisait-on pas plutôt pour accrocher des vêtements et des objets ? Quoi qu'il en soit, de nombreuses arêtes de poisson trouvées dans les sites mésolithiques prouvent bien que les hommes pêchaient et mangeaient du poisson, et c'est surtout cela qui compte.

 


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Luc Van Bellingen

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