Les Origines de la Vie, Un Jaillissement Mystérieux, une Evolution Unique

La Vie des Hommes (4)

 

Quand le feu est allumé, l'homme est au chaud. Mais celui qui serait resté assis près du feu toute la journée, serait mort de faim. Il fallait aller à la chasse, pister et poursuivre les animaux (ce qui pouvait durer plusieurs jours), chercher les combustibles ou les pierres et le bois, nécessaires à la fabrication d'instruments. L'homme était obligé de se livrer à des activités diverses, non seulement en été, mais aussi pendant l'hiver qui était dur et long, surtout lors de la dernière glaciation. Il vivait dans les vastes plaines ou vertes, balayées par le vent glacial et chassait dans les vallées enneigées. Cette image en appelle une autre : celle d'un Esquimau vêtu de la tête aux pieds de fourrures chaudes.

Qui pourrait penser que les chasseurs de mammouths vivaient nus dans des conditions aussi hostiles, pour la simple raison que jusqu'à présent on n'a pas trouvé trace de vêtement ? Étant donné que la peau ou la fourrure sont périssables, il y a peu de chances qu'on en trouve un jour... Sans avoir de preuves concrètes, nous avons toute une série de signes qui nous permettent de faire des hypothèses. Depuis toujours, l'homme était préoccupé non seulement par le côté fonctionnel du vêtement, mais se souciait également de son apparence. Dès le Paléolithique, on différenciait peut-être le vêtement de travail, de tous les jours, du vêtement de cérémonie qu'on mettait pour de grandes occasions lorsque les membres de la horde ou du clan se réunissaient pour célébrer leurs fêtes. Tout le monde n'avait pas le droit de porter ces beaux habits ; ils étaient réservés à des personnalités de marque. Lorsque l'un de ces hommes mourait, on l'enterrait vêtu de ses plus beaux atours. Et, aujourd'hui, quand le vêtement de peau s'est transformé depuis longtemps en poussière, ses ornements divers, fabriqués dans des matériaux résistants, témoignent de son existence. Si, selon le dicton, l'habit ne fait pas le moine, au Paléolithique cependant il faisait bien l'homme dont il était l'attribut et l'apanage. Il faut prendre le sens de cette affirmation au pied de la lettre, car a-t-on jamais vu un animal habillé (en dehors du cirque, bien sûr) ?

Il est vrai que la nature s'en charge : elle lui donne la fourrure, le poil plus ras en été, plus long et fourni en hiver. Les êtres qui représentaient la transition de l'animal à l'homme devaient, sans doute, être encore velus. Mais déjà l'homme du Neandertal des débuts de la dernière glaciation était confronté au problème du froid. Jusqu'à une époque très récente, on le représentait comme un être primitif, voûté et répugnant, couvert de longs poils épais. Aujourd'hui, les savants considèrent que les Néandertaliens ressemblaient déjà beaucoup à l'homme moderne et que leur système pileux ne devait pas être si développé que cela. S'ils voulaient survivre dans ce milieu hostile, il leur fallait prendre certaines mesures.

On pourra objecter que les expériences des explorateurs qui avaient rencontré, au siècle dernier, les derniers habitants de la Terre de Feu, contredisent la théorie de l'existence des vêtements chez les hommes préhistoriques des débuts de la dernière glaciation. Les Indiens qui habitaient ces contrées hostiles non loin de l'Antarctide, vivaient nus toute l'année ou bien se drapaient dans une sorte de cape en peau lorsque le gel devenait vraiment intolérable. Ils la portaient attachée autour du cou et la faisaient glisser sur leur corps selon la direction du vent pour s'en protéger. Il n'est pas sans intérêt que ces Indiens particulièrement résistants aient ressemblé par toute leur culture et leur mode de vie aux chasseurs du Paléolithique supérieur. Mais c'est, en quelque sorte, l'exception qui confirme la règle : quand il s'agissait d'assurer au corps assez de chaleur, l'intelligence et l'habileté devaient procurer à l'homme ce que la nature lui refusait.

 

 

Dessins Noëlla Wébert
Lors de la dernière glaciation, l'homme se confectionnait des vêtements qui pouvaient le protéger du froid..


Comment savoir quand cela s'est produit pour la première fois ? Nous imaginons que l'homme des débuts du Quaternaire devait être, comparativement à nous, bien plus velu et pouvait se passer de vêtements. C'est une hypothèse qui est fort plausible mais nous n'en sommes pas absolument certains. Il est tout aussi difficile de prouver que les chasseurs de mammouths de la dernière glaciation n'avaient plus de poils et portaient des vêtements. Quelque part dans le temps, entre l'Homo Erectus et l'Homo Sapiens, apparut le premier vêtement et celui-ci connut sa première évolution. Les hommes l'inventèrent par nécessité, car ils étaient moins velus et avaient froid. Ou bien le port des vêtements aurait-il causé la perte des poils ? Nous ne pourrons jamais le vérifier.

Les vêtements des chasseurs

S'il est vrai que nous connaissons des instruments qui servaient à la couture, est-ce là une preuve certaine que l'homme s'habillait ? Et s'il s'habillait, quel type de vêtement portait-il ? Et si les vêtements ne se sont pas conservés, aurons-nous jamais une chance de le savoir ?

Pourtant, cela est possible. L'archéologie est une science qui remarque tous les détails et qui puise son savoir dans toutes les sources disponibles. Quand on n'a pas de preuve directe, on peut toutefois procéder par analogie et par déduction. Il ne faut pas espérer que nous apprendrons quelque chose sur la manière de se vêtir des préhominiens. Même pour les Néandertaliens, nos suppositions s'arrêtent à l'existence des outils en pierre qui servaient à apprêter la peau, sans que nous puissions affirmer que celle-ci était utilisée effectivement pour confectionner les vêtements. Mais au Paléolithique supérieur, la situation changea pour l'Homo Sapiens.

Ces hommes prirent l'habitude d'enterrer leurs morts, parés de leurs plus beaux atours. A cette époque se situent les origines de la création artistique qui eut, comme nous le verrons plus tard, une influence sur l'évolution du vêtement.

Nous avons déjà eu l'occasion de mentionner le site de Sungir qui se trouve près de la ville de Vladimir, à l'Est de Moscou. On y a découvert, dans la tombe de deux enfants, une superbe lance en ivoire de mammouth. Outre cette tombe, on a eu la chance d'en trouver une autre dans laquelle était enterré un homme de haute taille et robuste, âgé de cinquante à soixante ans, et qui devait être un haut dignitaire, à son époque et dans cette contrée, car on n'a jamais découvert auparavant une tombe paléolithique contenant tant de richesses.

Une exploration approfondie du site révéla que la vie de ceux qui y vivaient pendant la dernière glaciation ne différait en rien de celle des chasseurs arctiques : le paysage n'était qu'un large espace ouvert aux arbres isolés et rachitiques dont le climat était déterminé par la situation géographique. Il s'étendait loin au Nord et subissait l'influence des glaciers continentaux. Dans la steppe, les hommes de Sungir chassaient surtout les rennes, bien que les chevaux sauvages, et les mammouths y aient vécu également.


Dessin Noëlla Wébert
Reconstitution d'un capuchon de cérémonie orné ce bois de cerf à moins que ce ne soit une espèce de camouflage utilisé par les hommes de l'époque pour pouvoir s'approcher plus facilement des troupeaux.


L'exploration de cette sépulture prit trente jours aux archéologues. Elle n'était pourtant pas plus grande que le corps de l'homme étendu sur le dos, ni profonde de plus de 50 centimètres. Cela prouve que les spécialistes la passèrent vraiment au peigne fin avec une conscience professionnelle admirable, ce qui représente une garantie suffisante quant à l'authenticité de leurs conclusions. Ils récupérèrent, de la terre de cette tombe, 3500 perles d'ivoire de mammouth. Ces perles ne sont pas importantes en soi, mais en tant qu'ornement de l'habit du défunt. Et, précisément, la position du corps, soigneusement enregistrée avant les fouilles approfondies, révéla des renseignements sur le vêtement que nous ignorions jusqu'alors.

Une partie des perles était disposée en bandes qui faisaient le tour du corps : une bande entourait la poitrine, trois bandes le thorax un peu plus bas, et trois la ceinture. Cela signifie que le mort portait une sorte de tunique rebrodée de ces perles minuscules. Les bandes sont continues, sans aucun système de fermeture, on peut donc conclure qu'on devait enfiler ce vêtement par la tête. Plusieurs bandes de perles entouraient également les cuisses et les mollets ; juste au-dessus des genoux, se trouvait une bande de perles plus grosses. Et, comme les perles descendaient jusqu'aux pieds, on suppose que l'homme portait un pantalon qui se terminait en bas par des sortes de chaussures en cuir souple, les deux éléments formant un tout. Ce type de "combinaison" qui se compose d'une tunique et d'un pantalon terminé par des chaussures, était porté jusqu'à une époque récente dans les tribus indiennes de l'Amérique du Nord.

Mais ce n'est pas tout : plus de 500 perles, disposées en trois rangées, ornaient le crâne du défunt. Elles décoraient un couvre-chef en cuir, à moins que ce n'ait été qu'un bandeau. Sous la partie arrière du crâne, on a trouvé en outre 25 dents de renard percées. De fins bracelets en ivoire complétaient le vêtement ; il en portait une vingtaine sur chaque bras.

C'était, pour l'époque, un vêtement exceptionnellement beau et rare. Il ne faut pas oublier que l'artisan du Paléolithique devait travailler pendant trente minutes ou une heure pour tailler une perle ; pour réaliser la valeur d'un tel habit, il faut multiplier le temps de travail par 3500. Ces perles étaient assez usées ce qui prouverait qu'on avait l'habitude de les recoudre d'un vêtement ancien sur un habit neuf, et qu'on leur accordait apparemment beaucoup de valeur. Celui qui portait ce vêtement splendide pendant les cérémonies et les fêtes tribales, devait être très estimé de ses congénères pour qu'ils l'aient enterré, vêtu de cette façon. Malheureusement, nous ne pourrons avoir sur lui d'autres renseignements.


Dessin Noëlla Wébert
Ornements de l'homme de Sungir.


L'or, l'argent, les pierres précieuses ne sont pas forcément les plus grands trésors d'archéologie, comme on pourrait le croire. Les découvertes les plus importantes sont celles qui projettent une nouvelle lumière sur l'histoire de l'humanité. Celle de la tombe de Sungir en fait incontestablement partie. Il est vrai que certains squelettes découverts dans la célèbre Grotte aux Enfants, située à la frontière franco-italienne, avaient le front ceint d'une rangée de coquillages percés qui faisaient partie d'un ornement de tête. Mais à Sungir, nous avons pu nous faire une idée de ce à quoi ressemblait le vêtement d'un dignitaire paléolithique.

La notion de mode (qui, à l'Age de pierre, n'avait sûrement pas le même sens qu'aujourd'hui) a toujours été liée à l'élément féminin. Arrêtons-nous donc un peu aux habits des femmes. Si nous devions considérer la série de statuettes sculptées dans la pierre ou dans l'os par un artiste du Paléolithique qu'on désigne par le terme générique de "Vénus" (même si elles ne correspondent pas à l'idéal de la beauté Antique), nous nous dirions que les femmes ne s'habillaient pas du tout. Ces statuettes représentent presque toujours la femme nue, et pour certains chercheurs, c'est un argument contre l'existence du vêtement au Paléolithique en général. Mais c'est faux. D'une part, l'artiste du Paléolithique n'avait pas l'intention de garder pour la postérité l'image des femmes de son époque ; les statuettes étaient des objets rituels qu'on utilisait à l'occasion des cérémonies diverses. D'autre part, si nous les examinons attentivement, nous constatons que, malgré tout, elles rendaient assez bien l'aspect général de la femme de cette époque, et même parfois avec certains détails vestimentaires.

Commençons par la ceinture qui était parfois complétée par une sorte de pagne ou de jupette. Ce type de vêtement était nettement représenté sur plusieurs statuettes déterrées à Kostiénki, en Union Soviétique, où on explora des dizaines de campements de chasseurs de mammouths, ou bien même à Laussel, en France. Cela nous rappelle les rangées de coquillages percés qu'on a trouvées sur deux squelettes d'enfants dans la tombe collective de la Grotte aux Enfants, du Paléolithique supérieur. D'autres statuettes représentent des détails ornementaux : des barrettes représentées sur une petite tête de femme, trouvée à Pavlov, en Moravie, des colliers ou des bracelets sculptés sur des figures féminines qui proviennent aussi bien d'Europe orientale que d'Europe occidentale. La tête des statuettes est ébauchée très rapidement, mais parfois on ne trouve que des têtes qui, elles, sont sculptées en détail, ce qui veut dire que la coiffure ou le couvre-chef sont aussi élaborés. Et, en effet, sur la petite tête en os de la Vénus de Brassempouy, dans les Landes, l'artiste préhistorique avait représenté une sorte de capuche qui épousait parfaitement la forme de la tête. Les défunts de la Grotte aux Enfants portaient peut-être des couvre-chefs semblables. Il est difficile de savoir s'il existait des "bonnets" de forme différente. On a trouvé, à proximité des tombes de la Grotte aux Enfants, une statuette intéressante en pierre verdâtre, au visage à peine ébauché. La tête se terminait par une haute forme pointue qui ressemblait à un chapeau, mais cela pouvait très bien être une coiffure. Il existe une autre forme de coiffure, sur la tête de la Vénus de Willendorf en Autriche.


Dessin Noëlla Wébert
Le tannage des peaux.


Dessin Noëlla Wébert
Confection d'un vêtement.


Certaines statuettes ont tout le corps couvert de petits traits ou entailles, dont la signification fait encore l'objet de polémiques. Certains scientifiques considèrent qu'il pourrait s'agir du tatouage, d'autres soulignent qu'on représentait ainsi la fourrure des animaux sur les peintures et les gravures rupestres d'Europe occidentale. Les découvertes qu'on a pu faire dans les sites du Paléolithique supérieur, en Sibérie, permirent d'élucider cette énigme. Cette trouvaille se limita juste à quelques statuettes. La plus belle provient de Buret, site découvert sur une haute rive surplombant la rivière Ankara, près du lac Baïkal. Haute de 12 centimètres, elle est sculptée dans l'ivoire et nous pouvons l'admirer aujourd'hui au Musée de l'Ermitage, à Leningrad.

Tout le corps de la statuette à l'exception du visage, est couvert d'entailles en demi-lune, qui ne suivent pas ses formes, mais descendent en rangées parallèles. Le visage est cependant nettement délimité et, quand nous considérons la statuette avec un peu de recul, nous nous apercevons qu'elle ressemble de manière troublante à un Esquimau. Elle est vêtue d'une sorte de combinaison à capuche qui encadre le visage et qui forme un tout avec le vêtement. Les petits traits gravés sur tout le corps ont trouvé finalement leur explication : l'artiste voulait représenter de cette façon la fourrure.

Avec les statuettes découvertes à Malta, site qui se trouve non loin de Buret et qui date à peu près de la même époque, la statuette que nous venons de décrire forme un groupe à part, n'ayant pas d'équivalent parmi les Vénus européennes. On n'a pas pu déterminer s'il s'agissait d'un homme ou d'une femme mais, en tant que document, elle est d'une valeur inestimable.

Les statuettes européennes ne reproduisent que partiellement l'apparence des hommes du Paléolithique, car leur fonction était de jouer un rôle pendant les cérémonies, comme objets rituels et magiques. Les statuettes "habillées" de Sibérie sont, par contre, d'une importance capitale pour l'histoire de la culture de l'homme car, en les étudiant, nous pouvons nous faire une idée exacte de la façon de s'habiller des chasseurs de mammouths et de rennes.


Photo L.V.B.
Reconstitution Musée d'Histoire Naturelle de Tournai
Collier de dents de renard polaire Pavlovien, Dolni Vestonice, Moravie, Ex. Tchécoslovaquie.


Photo L.V.B.
Reconstitution Musée d'Histoire Naturelle de Tournai
Collier de dents de renard polaire avec escargots et coquillages Pavlovien, Dolni Vestonice, Moravie, Ex. Tchécoslovaquie.
 

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Luc Van Bellingen

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